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samedi 30 août 2025

CHRISTOPHE AYAD/FRÉDÉRIC BOBIN
The Enigma of Mohammed VI
A six-part series

Twenty-six years after coming to power, the Moroccan sovereign remains a complex figure whose relationship with power continues to raise questions. As the question of his succession begins to arise, ‘Le Monde’ traces his career in a series of articles.

Video summary


 

 Table of contents


1. The twilight of Morocco's King Mohammed VI

    2.     Mohammed VI's youth in the shadow of Hassan II

    3.     Mohammed VI, the king of unfinished reforms

    4.     Mohammed VI, a king with big foreign policy plans

    5.     Mohammed VI, the makhzen and the art of palace secrecy

    6.      Mohammed VI, Islam and the Islamists 

1.    


CHRISTOPHE AYAD/FRÉDÉRIC BOBIN
El enigma Mohamed VI
Una serie de seis episodios

Veintiséis años después de su llegada al poder, el soberano marroquí sigue siendo un personaje complejo, cuya relación con el poder no deja de suscitar interrogantes. Ahora que comienza a plantearse la cuestión de su sucesión, “Le Monde” repasa su trayectoria en una serie de artículos.

Resumen audio 

Índice

1.  En Marruecos, atmósfera de fin de reinado para Mohamed VI …………………2

2.  Mohamed VI, una juventud a la sombra de Hassan II…………………………….11

3.  Mohamed VI, el monarca de las reformas inconclusas………………………….21

4.  Mohamed VI, rey de las grandes maniobras diplomáticas………………………30

5.  Mohamed VI, el majzén y el arte de los secretos palaciegos ……………………39

6. Mohamed VI, el islam y los islamistas .………………………………………......49


 

CHRISTOPHE AYAD/FRÉDÉRIC BOBIN
L’énigme Mohammed VI
Une série en 6 épisodes

Vingt-six ans après son arrivée au pouvoir, le souverain marocain demeure un personnage complexe, dont le rapport au pouvoir ne cesse d’interroger. Alors que la question de sa succession commence à se poser, « Le Monde » retrace son parcours dans une série d’articles.
Résumé audio

 

Table des matières

1.        Au Maroc, une atmosphère de fin de règne pour Mohammed VI ………    2

2.        Mohammed VI, une jeunesse à l’ombre de Hassan II………………………..13

3.        Mohammed VI, le monarque des réformes inachevées……………………..23

4.        Mohammed VI, roi des grandes manœuvres diplomatiques……………….33

5.        Mohammed VI, le makhzen et l’art des secrets de palais………………..…43

6.        Mohammed VI, l’islam et les islamistes………………………………….....…54

 


 

vendredi 29 août 2025

« Je n’ai jamais rêvé d’abandonner mon pays. Les choses sont venues comme ça » : les premiers jours en France de Ouahiba Bouzyane, venue du Maroc

« Exils » (29/30). Ouahiba Bouzyane, 52 ans, est arrivée du Maroc en 2002, mariée à un Français. Un divorce et une nouvelle rencontre plus tard, elle est aujourd’hui mère solo de cinq enfants, à Paris.

Propos recueillis par Julia Pascual, Le Monde, 29/8/2025


Ouahiba Bouzyane, 53 ans, devant l’Opéra Garnier, à Paris, le 7 juin 2025. C’est dans ce quartier que, à son arrivée à Paris, Ouahiba venait manger des viennoiseries avec sa mère. TERENCE BIKOUMOU POUR « LE MONDE »

« C’était mon premier voyage en avion, ma première fois en dehors du Maroc. J’avais 30 ans, et ma sœur, qui est hôtesse de l’air pour une compagnie saoudienne, m’a accompagnée à l’aéroport, pour que je ne sois pas trop stressée. Je m’en souviens comme si c’était hier, de ce 22 décembre 2002. Je portais un pantalon noir, un pull rouge, une écharpe rouge, des bottines rouges – c’est ma couleur préférée – et un manteau long et noir en simili cuir. J’étais jeune, j’étais libre. Mais je n’étais pas heureuse de quitter mon pays. Quand j’ai dit au revoir à ma grand-mère, je savais que le Maroc, c’était fini, que je ne reviendrais que pour les vacances. Au début, ça me rendait triste. Je suis née et j’ai grandi dans la banlieue de Casablanca. Ma grand-mère, Mariame, nous a élevés, moi et mes quatre frères et sœurs, parce que sa fille unique, ma mère, travaillait.

Je n’ai jamais rêvé d’abandonner mon pays. Les choses sont venues comme ça, ce n’est pas moi qui ai décidé, c’est ma sœur et ma mère.

Je suis la troisième de ma fratrie. Mon frère et ma sœur sont allés à la fac. Moi, j’ai arrêté l’école après le collège. J’étais un peu perdue. J’ai ensuite fait un an d’école hôtelière mais j’ai raté l’examen. Après, j’ai fait un peu de couture, puis une école de coiffure et une école d’esthétique. J’avais un petit salon à la maison. Un jour, j’ai rencontré un monsieur, Florent, chez des amis. C’était un Français. On a eu un coup de foudre. On s’est mariés en 2001. Et quelques mois plus tard, j’ai eu le visa. J’aurais voulu rester au Maroc, qu’il vienne s’y installer. Mais ma mère a pensé que c’était mieux pour moi de faire ma vie en France.

Elle aussi vivait en France. Au Maroc, elle avait travaillé comme sage-femme dans un hôpital. Au départ, elle venait en France pendant ses congés pour travailler comme femme de ménage. Comme elle était divorcée, elle avait besoin d’argent pour nous élever. Elle faisait aussi un peu de commerce, elle vendait des tapis et des tissus. Puis elle a fini par s’installer en Europe. Elle a un peu vécu en Italie, parce que c’était plus facile d’y obtenir un visa. Et ensuite, elle est allée à Paris.

Première doudoune

C’est elle qui est venue me chercher à l’aéroport. Je suis restée chez elle moins d’un mois, avant d’aller chez mon mari à Argenteuil [Val-d’Oise]. Elle louait un studio au 6e étage d’un immeuble, à Barbès. Pour mon arrivée, elle avait préparé un pyjama, des pantoufles, une couverture. Elle avait aussi rapporté des choses à manger qu’elle récupérait au Crous. Elle y travaillait comme femme de ménage et elle préparait des sandwichs pour les étudiants.

Je me suis demandé si j’allais m’adapter à cette nouvelle vie. Au Maroc, j’habitais dans une maison de deux étages avec un toit-terrasse. Et là, j’arrivais dans un studio, avec les toilettes sur le palier, en plein hiver. Il y avait une ambiance de fêtes, avec les lumières de Noël, mais je sentais que j’étais une étrangère.

Les premiers jours, ma mère m’a emmenée voir des amis, elle m’a montré les marchés où on peut trouver des habits moins chers. Le premier magasin dans lequel je suis entrée, c’était Tati. Ma mère m’y a acheté un jean et des débardeurs. Dans une boutique du boulevard Magenta [à Paris], elle m’a aussi offert une doudoune longue, couleur camel. C’est la première fois que je mettais une doudoune.

Je ne connaissais pas la France, en dehors des images des monuments historiques. Dans le métro, j’ai été surprise par le rythme des gens, qui se pressaient de façon militaire. Une amie de ma mère m’a appris à me repérer, à prendre des correspondances. Au bout d’un mois, j’ai commencé à travailler dans un salon de coiffure, gare de l’Est. C’est ma mère qui m’avait trouvé ce travail. Mais, au départ, il n’y avait pas de clientes parce qu’avant mon arrivée, ils ne coiffaient que les hommes. Je me souviens que j’étais comme un bébé à son premier jour de crèche. Je sortais du salon et je courais après ma mère, je pleurais. Et elle me criait dessus.

Ouahiba Bouzyane, place de l’Opéra, à Paris, le 7 juin 2025. TERENCE BIKOUMOU POUR « LE MONDE »

J’ai été très contente le jour où j’ai touché mon premier salaire. C’était 800 euros. Je suis allée acheter des vêtements pour mon petit frère Hatim dans une boutique Delaveine. J’ai rempli la valise avec laquelle j’étais arrivée en France. Je lui ai aussi envoyé du shampoing, du déodorant. A côté du salon de coiffure, il y avait un Monoprix. J’allais y faire des achats pour mes neveux. Tout le monde au Maroc attend les vêtements de France. Ma grand-mère, elle, ne me demandait rien. Juste un peu d’argent pour acheter du blé, du beurre, des lentilles ou des pois chiches.

Opération séduction

Au bout de six mois, je devais retourner au Maroc pour des vacances mais ma mère a dit à ma sœur que si je rentrais, je ne reviendrais pas. Alors ma sœur est venue et elle m’a fait visiter Paris comme une touriste. Elle m’a invitée à un cabaret au Lido, on est allées au restaurant Pizza Pino et à L’Entrecôte. Une copine à elle m’a aussi emmenée au Fouquet’s manger un millefeuille. On se serait cru dans un salon du XVIIIe siècle, ça m’a marquée. Il fallait m’emmener dans des endroits chics et 100 % français. Ça a marché. Je me souviens aussi qu’avec ma mère, on allait souvent boire un café au lait et manger des viennoiseries à la Brioche dorée, à Opéra. Cette boutique me rappelle les premières choses que j’ai mangées en France, les sandwichs froids au thon, par exemple.

De temps en temps, je compte les années vécues ici. A 60 ans, j’y aurai fait la moitié de ma vie. Je me suis habituée. Et puis ma mère est là, mon frère Hatim aussi, qui nous a rejoints deux ans après moi. Ma sœur vient de temps en temps. Je suis bien aujourd’hui. Mon rêve à moi, c’était d’être une maman. Mon premier mari ne voulait pas fonder une famille car il ne voulait pas prendre cette responsabilité. On a divorcé en 2005 et j’ai rencontré le père de mes enfants. On n’a jamais vécu ensemble mais on partageait des valeurs, l’islam, le respect de l’autre et le souhait d’avoir des enfants. C’est le destin qui a choisi ça. Je vis heureuse avec mes cinq enfants. Il y a un avenir ici pour eux. »

Zoom sur le photographe

Terence Bikoumou est né en 1986, à Villepinte, en Seine-Saint-Denis.

« J’ai grandi à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, et Villiers-le-Bel, dans le Val-d’Oise. Mes parents sont originaires des deux Congos : ma mère de Brazzaville et mon père de Kinshasa, en RDC. Etant né en France, je n’ai pas d’histoire personnelle d’exil ; j’ai seulement vécu par procuration celui de mes parents, par des bribes de récits sporadiques et trop pudiques pour en avoir une vision complète. Documenter leur vie en Afrique quand ils étaient jeunes et leur vie d’immigrés en France est un des objectifs que je me suis fixés il y a longtemps. J’espère avoir le courage de le faire, tant qu’il est encore possible de le faire. 

La discussion partagée avec Ouahiba pendant le portrait m’a permis d’avoir une perspective actuelle d’une histoire qui aurait pu être celle de ma mère, à son arrivée en France. Ça a aussi fonctionné comme un rappel, une évocation des nombreuses personnes qui se retrouvent encore aujourd’hui déracinées, en France ou ailleurs, quelle qu’en soit la raison.»

jeudi 28 août 2025

Maryam était mon amie. Israël l’a tuée, ainsi que quatre autres journalistes de Gaza

Après le raid aérien sur l’hôpital Nasser, notre appel est plus urgent que jamais : les reporters palestiniens ont besoin d’une protection internationale immédiate, sinon la voix de Gaza sera réduite au silence.

Ruwaida Amer, +972, 27/8/2025
Traduit par Tlaxcala


Maryam Abu Daqqa, 8 octobre 2020. (Avec l’aimable autorisation de la famille Abu Daqqa)

Maryam Abu Daqqa était mon amie. Elle était photojournaliste et mère. Lundi, elle a été tuée par l’armée israélienne lors d’une « double frappe » sur l’hôpital Nasser, avec quatre autres journalistes. Elle avait 32 ans.

J’ai rencontré Maryam pour la première fois en 2015 lors d’un cours de photographie au centre italien de Gaza, où elle était l’une des stagiaires. J’ai été attirée par son énergie. Je me souviens avoir pensé qu’elle parlait très vite, comme si elle avait plus d’idées qu’elle n’avait de temps pour les exprimer.

Elle venait d’Abasan, à l’est de Khan Younès, une ville agricole célèbre pour ses fruits, ses légumes et sa cuisine délicieuse. Chaque fois que je faisais un reportage sur l’agriculture dans cette région, je savais que je pouvais me tourner vers elle. Elle était toujours prête à aider, et ses photos du village et de ses habitants ne manquaient jamais de m’inspirer.

Au début, je ne savais pas que Maryam était mère. Un jour, avant la guerre, alors que je travaillais à Abasan, j’ai entendu un garçon l’appeler : « Maman ! » J’ai été surprise. Elle a ri et m’a présenté son fils. « Voici Ghaith », m’a-t-elle dit fièrement. « C’est mon homme, et il me protégera quand il sera grand. » Elle m’a dit que tout son travail était pour lui.

Depuis le début de la guerre, j’avais vu Maryam à plusieurs reprises sur le terrain. Nous nous saluions toujours et nous nous assurions que tout allait bien, mais nous ne parlions pas beaucoup. Nous étions toujours fatiguées et stressées. Les seuls moments où nous pouvions vraiment discuter étaient à l’hôpital de Khan Younès, où elle venait souvent faire du reportage.

Je me souviens l’avoir rencontrée lors de l’offensive israélienne sur Rafah en mai 2024. Mon caméraman avait été contraint de fuir vers le nord, à Deir al-Balah, me laissant filmer seule avec mon téléphone. Maryam est apparue dans l’unité de soins intensifs de l’hôpital européen, où j’interviewais un médecin usaméricain. Voyant que j’avais du mal avec ma caméra, elle m’a immédiatement aidée à régler les paramètres et m’a donné quelques conseils. Elle avait l’air épuisée et pouvait à peine marcher. C’était une facette d’elle que je n’avais pas l’habitude de voir.


Les Palestiniens font leurs adieux aux journalistes tués lors d’une frappe aérienne israélienne devant l’hôpital Nasser à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 25 août 2025. (Abed Rahim Khatib/Flash90)

Avant qu’elle ne parte, je l’ai serrée dans mes bras et lui ai demandé d’être prudente. J’avais peur pour elle ; je savais qu’elle avait travaillé dans les zones dangereuses de l’est de Khan Younès quelques semaines auparavant. La dernière fois que je l’avais vue, c’était en avril, à l’hôpital Nasser, là même où, quelques mois plus tard, elle allait être tuée par l’armée israélienne.

Le jour où Maryam a été tuée avec 19 autres personnes lors de l’attaque contre l’hôpital, j’étais à proximité avec ma famille dans le camp de réfugiés de Khan Younès. Une explosion assourdissante a secoué le sol. Ma mère a suggéré qu’il s’agissait peut-être d’une maison qui avait été touchée, mais lorsque j’ai enfin trouvé un signal Internet et consulté les informations, la vérité m’est apparue clairement. Le chagrin et l’incrédulité étaient accablants.

J’ai pensé à son fils, Ghaith, le garçon qu’elle appelait autrefois son protecteur, dont elle prenait tant soin. J’ai pensé à son père, à qui elle avait donné un rein pour lui sauver la vie. J’ai pensé à mon amie, audacieuse, aventureuse, toujours attentionnée envers les autres.

Aucun mot ne peut décrire ce que nous ressentons

Depuis octobre 2023, Israël a tué au moins 230 journalistes dans la bande de Gaza, soit plus que le nombre total de journalistes tués dans le monde au cours des trois années précédentes, selon le Comité pour la protection des journalistes. Au cours du seul mois dernier, 11 journalistes gazaouis ont été tués lors de frappes israéliennes, dont Maryam.

Le 10 août, cinq journalistes ont été tués lorsque l’armée israélienne a pris pour cible une tente de journalistes juste à l’extérieur de l’hôpital al-Shifa, dans la ville de Gaza. Ce jour-là, alors que je parcourais mon téléphone à la recherche d’informations sur un éventuel cessez-le-feu, j’ai commencé à recevoir des messages de collègues à l’étranger qui prenaient de mes nouvelles et me demandaient si j’allais bien. Alarmée, je me suis tournée vers les groupes d’information, qui étaient inondés de premiers rapports sur l’attaque.


Un journaliste palestinien pleure Anas Al-Sharif et ses autres collègues après leur mort dans la même frappe israélienne, à Gaza, le 11 août 2025. (Yousef Zaanoun/Activestills)

Parmi les six noms mentionnés, l’un d’eux a retenu mon attention : Anas Al-Sharif. Je n’étais pas une amie proche d’Anas, je ne lui avais parlé que quelques fois au sujet de l’actualité dans le nord de Gaza, mais j’avais l’impression de bien le connaître grâce à ses reportages.

Bien qu’il ait été journaliste à l’antenne depuis moins de deux ans, Anas avait laissé une empreinte indélébile. Âgé de 28 ans, marié et père de deux enfants, Anas parcourait sans relâche le nord de Gaza, recueillant les témoignages des habitants et documentant le génocide en cours avec une honnêteté sans faille. Même après avoir perdu son père lors d’une frappe aérienne israélienne en décembre 2023, il a refusé d’abandonner sa mission de dire la vérité, tout en endurant les mêmes privations que ses voisins.

En effet, tous les journalistes de Gaza ont été confrontés ces deux dernières années à la faim, au déplacement et à la perte de leur maison et de membres de leur famille, tout en essayant de relayer la réalité brute de Gaza au monde entier. Moi aussi, j’ai passé de longues heures dans les rues sans abri. Ma mère malade, qui se remet encore difficilement d’une opération de la colonne vertébrale, marche à mes côtés et à ceux de ma sœur tandis que nous cherchons un endroit, n’importe quel endroit, où nous réfugier.

J’aime mon métier de journaliste, tout comme mon travail d’enseignante, mais je suis dévastée et terrifiée. Cela fait plus de 680 jours que je travaille sans interruption, avec des coupures d’Internet constantes, sans électricité, sans abri sûr et sans moyen de transport. J’ai continué à faire du reportage depuis le début de la guerre parce que je crois en cette mission, mais je le fais en sachant que chaque jour pourrait très bien être le dernier. Aucun mot ne peut décrire ce que nous ressentons en tant que journalistes face à la perte successive de nos collègues.

Pourquoi Israël cible-t-il les journalistes palestiniens à Gaza ? C’est simple. Nous sommes les seuls à pouvoir documenter et transmettre ce qui se passe réellement sur le terrain. Chaque image, chaque témoignage, chaque émission que nous produisons perce le mur du discours officiel d’Israël. Cela nous rend dangereux : en enregistrant les déplacements de population, la famine et les bombardements incessants, nous exposons les actions d’Israël au monde entier.


Le site d’une frappe aérienne israélienne à l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 25 août 2025. (Abed Rahim Khatib/Flash90)

C’est pourquoi nous sommes délibérément attaqué·es. Les caméras sont considérées comme des armes, et ceux·celles qui les tiennent comme des combattant·es. Notre simple présence menace la capacité d’Israël à poursuivre sa politique génocidaire, c’est pourquoi il fait tout ce qu’il peut pour nous éliminer.

Un besoin désespéré de protection

Au début du mois, après deux ans de pression de la part des organismes de presse internationaux, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a déclaré qu’Israël autoriserait les journalistes étrangers à entrer à Gaza afin de témoigner des « efforts humanitaires d’Israël » et des « manifestations civiles contre le Hamas ». En l’absence de détails ou de calendrier, il est difficile de ne pas y voir un nouveau mensonge. Mais même si la presse internationale était autorisée à accéder librement et sans entrave à la bande de Gaza, à quoi cela servirait-il si les journalistes palestiniens à Gaza restaient sans protection ?

Nous sommes fatigué·es de travailler sans relâche depuis deux ans, sans repos ni sécurité, dans un état d’anxiété permanent, craignant d’être tué·es à tout moment. Et si nous demandons à nos collègues internationaux d’entrer à Gaza pour faire connaître au monde entier la réalité brutale qui y règne, nous savons que leurs reportages ne différeront pas de ce que nous avons déjà documenté.

Lorsqu’un journaliste de CNN a accompagné un avion jordanien qui larguait de l’aide au-dessus de Gaza ce mois-ci et qu’il a vu l’enclave depuis le hublot de l’avion, il a décrit « une vue panoramique de ce qu’ont causé deux ans de bombardements israéliens... une dévastation totale sur de vastes zones de la bande de Gaza, un désert de ruines choquant ». C’est ce que nous disons depuis près de deux ans sur le terrain : la destruction de Gaza par Israël est massive, et elle ne fera que se poursuivre tant que la guerre ne prendra pas fin.

Quand j'avais 9 ans, ma maison dans le camp de réfugiés de Khan Younès a été détruite par un bulldozer israélien. Cette image ne m'a jamais quitté. Et quand j'ai vu des journalistes s'efforcer de raconter au monde entier ce qui était arrivé à ma maison, j'ai décidé que je voulais devenir journaliste moi aussi.

Je pense que les journalistes ont une immense valeur, mais à Gaza, ils·elles sont tué·es sous les yeux du monde entier et personne n'agit. Nous craignons de perdre d'autres collègues et nous avons désespérément besoin de la protection internationale, avant qu'Israël ne parvienne à faire taire la voix de Gaza.

 

mercredi 27 août 2025

Gaza : un navire marocain participe à une nouvelle flottille pour briser le blocus

 Une flottille internationale impliquant plus de 44 pays, dont le Maroc avec deux navires, se prépare à partir fin août depuis l'Espagne et début septembre depuis la Tunisie pour dénoncer le blocus de Gaza. L'initiative, baptisée “Flottille mondiale de la Résilience”, vise à acheminer une aide symbolique aux Palestiniens et à alerter l'opinion internationale sur la situation humanitaire dans l'enclave.
TelQuel, 27/8/2025


Des initiatives humanitaires internationales se préparent à prendre la mer dans le cadre du “Flottille mondiale de la Résilience pour briser le blocus de Gaza”. L’objectif : dénoncer la famine imposée aux Palestiniens, acheminer une aide symbolique et “mettre en lumière les massacres et l’extermination en cours à Gaza”.

Selon Hespress, la participation marocaine sera notable. Deux navires sont annoncés : l’un “marocain à 100 %”, l’autre commun avec des militants du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie. Au total, la flottille regroupe plus de 44 pays et partira de deux points : l’Espagne le 31 août et la Tunisie le 4 septembre.

Parmi les organisateurs figurent le “Mouvement mondial vers Gaza”, les “Militants de la Flottille de la liberté”, la “Flottille maghrébine de la Résilience” et l’“Initiative d’Asie de l’Est”. Tous partagent un objectif : “impliquer les peuples et les libres du monde dans une action directe contre le blocus”.

Un engouement marocain fort

La conférence de presse prévue ce mercredi par le “Mouvement mondial vers Gaza – Maroc”, au siège de l’Association marocaine des droits de l’homme, a été annulée “en raison du départ imprévu de plusieurs coordinateurs et participants vers la flottille maritime, ainsi que d’engagements liés aux réservations et aux entraînements nécessaires”.

Selon les organisateurs, l’engouement marocain a été fort : “un grand nombre de citoyens marocains ont exprimé leur volonté de s’impliquer”, ce qui a permis une représentation “significative, tant en nombre qu’en diversité et en compétences”. Les participants ont été retenus après un processus de sélection basé sur la “sérénité, la maîtrise de soi, la capacité à réagir sous pression, l’endurance psychologique, ainsi que la valeur symbolique et médiatique que chacun peut apporter”.

La délégation marocaine sera répartie en deux équipes. La première embarquera sur les navires, avec un équipage national (capitaine, second, ingénieur mécanicien), des médecins, infirmiers, enseignants-chercheurs, journalistes, influenceurs, ingénieurs et coordinateurs. La seconde se chargera de la logistique, de la communication et du soutien permanent depuis le terrain.

Enfin, les participants appellent à “soutenir toutes les forces nationales et internationales, quelles que soient leurs appartenances politiques, syndicales ou idéologiques”, en accompagnant la flottille par “des actions variées au Maroc et à l’étranger”.

mardi 26 août 2025

Le Sahara Occidental n’est pas un « conflit régional », mais un cas clair de décolonisation inachevée

Le Sahara Occidental a été défini de multiples façons dans les discours politiques et médiatiques : « différend territorial », « conflit oublié », « affrontement entre le Maroc et l’Algérie », « problème du Maghreb ». Tous ces termes, soigneusement diffusés, ont un point commun : ils occultent la vérité fondamentale selon laquelle le Sahara Occidental est un territoire non autonome en attente de décolonisation, selon les Nations Unies et le droit international.

Le langage n’est jamais neutre. Parler de « conflit régional » revient à accepter d’emblée le cadre narratif marocain, qui cherche à diluer la responsabilité internationale et à réduire une question de décolonisation à une rivalité géopolitique entre deux États. Face à cette manipulation, il est essentiel de rappeler avec force : le Sahara Occidental n’est ni un dossier bilatéral, ni un simple problème régional, mais un cas classique de colonialisme qui attend encore son dénouement, avec un peuple qui continue de revendiquer son droit légitime et imprescriptible à décider librement de son avenir.

Un territoire en attente de décolonisation

En 1963, l’Assemblée générale des Nations Unies a inscrit le Sahara Occidental — alors colonie espagnole — sur la liste des territoires non autonomes, en application directe de la résolution 1514 (XV) de 1960 sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux. Le principe était clair : le peuple sahraoui est sujet d’un droit à l’autodétermination reconnu et protégé par le droit international.

L’Espagne, en tant que puissance administrante, devait organiser un référendum d’autodétermination sous supervision onusienne. Mais ce processus fut interrompu en 1975 par l’invasion marocaine, déguisée sous le nom de « Marche verte » et consolidée par les accords de Madrid entre l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie. Ces accords étaient et restent juridiquement nuls : les Nations Unies ne les ont jamais reconnus, et en conséquence, l’Espagne demeure la puissance administrante de jure, bien que le Maroc occupe le territoire de facto.

L’avis consultatif de la Cour internationale de Justice (CIJ), rendu le 16 octobre 1975, avait pourtant dissipé toute ambiguïté : il n’existait aucun lien de souveraineté territoriale entre le Maroc et le Sahara Occidental. La seule solution était l’application du principe d’autodétermination. Deux semaines plus tard, Rabat violait ce droit en lançant son invasion militaire.

Le leurre du « conflit régional »

Depuis, Rabat a investi des ressources colossales pour transformer une question de décolonisation en un supposé « conflit régional » entre le Maroc et l’Algérie. Cet habillage discursif poursuit trois objectifs :

  1. Délégitimer le véritable sujet du droit à l’autodétermination, à savoir le peuple sahraoui, en le réduisant à un pion d’intérêts extérieurs.
  2. Transformer la question en rivalité géopolitique, où l’équilibre des forces primerait sur le droit international.
  3. Détourner la responsabilité de l’Espagne et des Nations Unies, en désignant l’Algérie comme partie au conflit, alors que la réalité est limpide : le seul affrontement oppose le Maroc au Front Polisario, reconnu par l’ONU comme représentant légitime du peuple sahraoui.

Or, les faits sont têtus : le Sahara Occidental n’est pas un « territoire disputé », mais un territoire occupé illégalement.

Les Nations Unies : un mandat inachevé

L’ONU maintient le Sahara Occidental sur sa liste des territoires non autonomes et confirme que le principe directeur est l’autodétermination. La MINURSO (Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara Occidental) a été créée en 1991 précisément pour organiser ce référendum. Trente-quatre ans plus tard, il n’a toujours pas eu lieu, bloqué par les manœuvres du Maroc et la complicité de puissances au Conseil de sécurité.

Jamais l’ONU n’a reconnu une quelconque souveraineté marocaine sur le territoire. Toutes ses résolutions appellent à une solution respectant le droit du peuple sahraoui à décider de son avenir. Le soi-disant « plan d’autonomie » marocain ne bénéficie d’aucun aval onusien.

L’Union africaine : reconnaissance et fermeté

Au niveau continental, la position est claire. La République arabe sahraouie démocratique (RASD) est membre fondateur de l’Union africaine (UA) et participe à égalité de droits avec les autres États. Le Maroc, qui avait quitté l’Organisation de l’Unité africaine en 1984, a réintégré l’UA en 2017, mais en acceptant ses statuts, incluant l’admission pleine et entière de la RASD.

Il n’y a donc pas de « différend » en Afrique : il y a un État occupé et un occupant. L’UA a réaffirmé à maintes reprises que le Sahara Occidental reste un cas de décolonisation et que le Maroc doit respecter les frontières héritées de la colonisation. La récente participation sahraouie à la TICAD 9 au Japon (2025) illustre cette légitimité, alors que le Maroc accumule les revers diplomatiques.

La SADC : solidarité panafricaine

La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) incarne la mémoire des luttes contre le colonialisme et l’apartheid. Lors de son 45ᵉ sommet à Antananarivo (2025), les chefs d’État ont réaffirmé leur soutien au droit du peuple sahraoui et ont demandé au Conseil de sécurité d’inclure la surveillance des droits humains dans le mandat de la MINURSO.

En avril 2025, la SADC a signé un mémorandum d’entente avec la RASD, renforçant ses liens politiques et diplomatiques. Ces pays, qui ont vaincu l’apartheid et les régimes coloniaux, se reconnaissent dans le combat du Front Polisario comme dans le prolongement de leurs propres luttes.

L’Union européenne et la légalité internationale

En Europe, la justice a tranché. Le Tribunal de justice de l’Union européenne (TJUE) a rendu des arrêts historiques. En septembre 2021, le Tribunal général a annulé les accords de pêche et d’agriculture UE–Maroc dans la mesure où ils s’appliquaient au Sahara Occidental. En juillet 2024, le TJUE a confirmé ces décisions, affirmant que :

  • Le Sahara Occidental est un territoire « séparé et distinct » du Maroc.
  • Le peuple sahraoui est le seul titulaire du droit à l’autodétermination.
  • Le Front Polisario est son représentant légitime.
  • Aucun accord ne peut s’appliquer au territoire sans son consentement.

En 2025, le Tribunal a rejeté la demande de la Commission européenne visant à rectifier certains passages, confirmant que la population colone implantée par le Maroc ne peut être assimilée au peuple sahraoui.

Ces arrêts constituent une gifle diplomatique et juridique au projet colonial marocain et à ses soutiens européens.

La lutte armée et la résistance civile

Depuis le 13 novembre 2020, à la suite de la rupture du cessez-le-feu par le Maroc à El Guerguerat, le Front Polisario a repris la lutte armée. Le long du mur militaire marocain, l’armée sahraouie mène un harcèlement constant. En parallèle, dans les territoires occupés, les militants sahraouis affrontent arrestations arbitraires, tortures et disparitions forcées.

La jeunesse sahraouie, dans les camps de réfugiés comme dans la diaspora, prend une place croissante dans cette résistance multiforme, garantissant la continuité du combat.

L’Espagne : une responsabilité inéluctable

L’Espagne, ancienne puissance coloniale, porte une responsabilité historique et juridique. Les accords de Madrid de 1975 sont nuls. L’ONU l’a rappelé : ils n’ont transféré ni souveraineté ni statut d’administrateur. L’Espagne reste, de jure, puissance administrante.

La décision du gouvernement espagnol en 2022 de s’aligner sur le « plan d’autonomie » marocain ne modifie pas cette réalité. Elle constitue au contraire une trahison historique de ses engagements envers le peuple sahraoui et un manquement grave au droit international.

Le droit à l’autodétermination n’est pas négociable

Face à toutes ces preuves, Rabat poursuit sa propagande, exhibant chaque communiqué creux comme une victoire. Mais la légalité internationale est sans appel : le Maroc est une puissance occupante sans titre juridique.

Le droit à l’autodétermination est un droit inaliénable, imprescriptible, garanti par la Charte des Nations Unies et les Pactes internationaux de 1966. Aucune formule d’« autonomie » sous souveraineté marocaine ne peut se substituer au référendum d’autodétermination.

Conclusion : une cause juste qui progresse

Le Sahara Occidental n’est pas un « conflit régional », mais un cas clair de décolonisation inachevée. C’est un peuple colonisé face à une puissance occupante, avec la loi, l’histoire et la légitimité de son côté.

Chaque tentative marocaine échoue face aux faits :

  • L’ONU le classe toujours parmi les territoires à décoloniser.
  • La CIJ a rejeté toute souveraineté marocaine.
  • L’UA reconnaît la RASD comme État membre.
  • La SADC réaffirme sa solidarité.
  • Le TJUE a invalidé les accords incluant illégalement le territoire.
  • Le peuple sahraoui résiste par les armes, dans les rues et devant les tribunaux.

L’avenir du Sahara Occidental ne sera pas écrit à Rabat ni à Paris, mais à New York, Addis-Abeba et Laâyoune. Le dénouement ne sera pas un « arrangement régional », mais la culmination d’un processus de décolonisation trop longtemps différé.

lundi 25 août 2025

De Gaza à Pise : Marah Abou Zhouri, 20 ans, 35 kilos, morte de famine
La justice italienne ne voit aucune raison d'ouvrir une enquête

 Adieu émouvant à Marah, morte en Italie victime du génocide

Une arme infâme : La Palestinienne de 20 ans, arrivée de Gaza dans un état désespéré, a été inhumée dans la province de Pise


Cérémonie funéraire pourMarah Abou Zhouri, Palestinienne de 20 ans décédée à l’hôpital de Pise. Photo Alessandro La Rocca/LaPresse

Giula Torrini, il manifesto, 21/8/2025
Traduit par Tlaxcala

« Marah signifie joie, gaieté en arabe. C’est ce que ma fille transmettait. C’était ma petite dernière, la plus jeune de ses cinq sœurs et de son frère qui m’attendent maintenant à Gaza, où je veux retourner dès que je l’aurai enterrée ». La mère de la Palestinienne de 20 ans dont la mort par malnutrition fait parler toute l’Italie est petite, polie et enfermée dans une douleur très digne. Voilée, entièrement vêtue de noir, elle porte un petit foulard palestinien que nous lui avons offert ces derniers jours, lorsque nous l’avons rencontrée pour lui apporter la solidarité de l’association « Un Ponte Per ».

Elle parle très peu, protégée par ses proches venus du Portugal, de Belgique, du Maroc et par la communauté palestinienne qui s’est précipitée de toute la Toscane pour la soutenir lors des funérailles de sa fille, morte de faim et du génocide.

Des centaines de personnes ont assisté à la cérémonie dans le « parc de la Paix » Tiziano Terzani de Pontasserchio, près de la commune de San Giuliano Terme, dans la province de Pise. Une mer de drapeaux palestiniens et de keffiehs sous un ciel humide et étouffant. De nombreux délégués des administrations de Pise et des environs, avec leurs écharpes tricolores et leurs bannières, des dizaines de journalistes, des caméras et des téléphones pour filmer le simple cercueil en bois clair, posé sur un beau tapis brodé de rouge et d’or. Des fleurs blanches, quelques tournesols et le drapeau de la Palestine recouvraient le cercueil.

Arrivée en Italie par un vol humanitaire, déjà affaiblie, épuisée par des jours de marche et atteinte d’une leucémie suspectée puis démentie par les médecins italiens, la jeune femme est décédée après moins de deux jours d’hospitalisation à Pise. Aujourd’hui, son corps repose, enterré selon la tradition musulmane, face à La Mecque, à côté du petit cimetière de San Giuliano Terme, où le maire Matteo Cecchelli lui a offert une place. « Marah est arrivée en Italie trop tard, tuée par la faim qui, pendant des mois, l’a empêchée de se nourrir correctement, à cause du génocide en cours.

Les institutions ne peuvent rester spectatrices : le gouvernement italien doit reconnaître l’État palestinien et promouvoir des actions concrètes avec la communauté internationale pour mettre fin à ce massacre », a-t-il déclaré. Israël utilise la nourriture et l’eau comme des armes, dénonce la communauté internationale depuis des mois.

Izzeddin Elzir, imam de Florence, le rappelle également : « C’est pourquoi Marah est arrivée en Italie dans un état de dénutrition avancé. Le couloir humanitaire qui l’a mise en sécurité n’a pas suffi, car elle n’avait pas mangé depuis trop longtemps. Dans la bande de Gaza, la nourriture est très rare, rationnée et de mauvaise qualité. Quand j’entends parler de droit, je me demande : l’État d’Israël n’a-t-il pas été créé par le droit international ? Si le droit international n’est pas respecté, alors on pourrait dire qu’Israël n’existe pas non plus ». Les applaudissements les plus forts et les chants du public s’élèvent sur les accusations de complicité des États occidentaux, y compris l’Italie. « Nous sommes tous complices, dit Luisa Morgantini, la vie vient de Gaza, et nous devons défendre cette vie. Le peuple palestinien est fort, habitué depuis trop longtemps à souffrir. C’est à nous qu’il revient de mener ce combat dans notre vie quotidienne ».

Tandis que la foule scande « Palestine libre » et applaudit les interventions du président de la province de Pise et de la porte-parole de la nouvelle ambassadrice de Palestine, Mona Abuamara, assise aux côtés de sa mère visiblement émue, le président de la région, Eugenio Giani, fait son apparition. Il prend la parole pour défendre les médecins toscans, les hôpitaux de Florence, Pise et Massa, excellences italiennes dans le domaine des soins aux mineurs, mais il est couvert par les sifflets et les chants. « Honte, assez d’armes pour Israël, fermez les ports aux armes, bloquez la base militaire de Coltano » sont quelques-uns des messages scandés. Mais Giani poursuit son intervention en rappelant que la région Toscane a récemment approuvé une résolution déclarant l’État de Palestine indépendant et souverain.

C’est à l’imam de Pise, Mohammed Khalil, qu’il revient de conclure et de ramener le calme dans un contexte qui, de cérémonie commémorative, s’est soudainement transformé en arène politique, nous rappelant que la cause palestinienne passe aussi par des choix politiques et partisans. « Ce n’est pas humanitaire de jeter de la nourriture sur la tête des gens. Je me souviens de ma mère dans les années 70 qui tamisait la farine parce qu’elle était pleine de vers. Nous avons le devoir de nous souvenir de Marah comme symbole de ce qui se passe à Gaza : la question palestinienne n’est pas humanitaire, mais politique ».

Nous nous rendons au cimetière pour la cérémonie d’enterrement. Et tandis que la terre tombe peu à peu sur le cercueil de la jeune Marah, qui rêvait de manger enfin un hamburger avec un Coca-Cola, qui coûte 50 dollars la canette à Gaza, le visage de sa mère semble se détendre légèrement. « Demain, je retourne à Gaza. Si je dois mourir, je mourrai sur ma terre. Je laisse ici en Italie une partie de moi-même, ma Marah, ma joie. Je vous demande de prier pour elle, si vous le pouvez ».

 


Marah Abou Zhouri : le parquet a décidé de ne pas ouvrir d’enquête

Alessandra Annoni, Francesco B. Morelli, il manifesto, 21/8/2025

Traduit par Tlaxcala

Alessandra Annoni est professeure de droit international à Ferrare, Francesco B. Morelli est professeur de droit pénal procédural à Messine

« Nous ne voyons aucun délit dans cette affaire ». C’est ainsi que, selon la presse, la procureure de la République de Pise a justifié sa décision de ne pas ordonner l’autopsie du corps de Marah Abou Zhouri, la jeune Palestinienne évacuée de la bande de Gaza le 14 août et décédée à l’hôpital de Cisanello 36 heures après son admission.

La femme était arrivée à l’hôpital avec une suspicion de leucémie, déjà exclue par les premiers examens diagnostiques ; elle pesait 35 kilos et présentait, selon les médecins, un état général de déperdition organique. Marah venait d’un territoire réduit en cendres par 22 mois de bombardements intensifs, dont le système sanitaire a été complètement détruit et où, depuis des mois, l’entrée et la distribution de l’aide humanitaire sont entravées de toutes les manières possibles.

Le 29 juillet 2025, l’IPC Global Initiative, la principale autorité internationale en matière de sécurité alimentaire, a publié un avis urgent pour signaler le risque réel et imminent de famine dans la bande de Gaza. Depuis le début des hostilités, les autorités sanitaires de Gaza ont documenté la mort par famine de 235 personnes, dont 106 mineurs. Ce type de décès est en augmentation exponentielle : 170 ont été recensés entre le 1er juillet et le 13 août. Comme l’a souligné à plusieurs reprises le secrétaire général de l’ONU, cette situation n’est pas le résultat d’une catastrophe naturelle. Il ne s’agit pas non plus d’une conséquence inévitable du conflit armé en cours. La famine à Gaza est le résultat d’un comportement humain.

Pourtant, selon le parquet de Pise, la mort de Marah ne serait pas liée à une hypothèse de crime méritant une enquête. Il faut donc exclure que cette femme ait été victime d’un génocide, un crime pourtant prévu par notre législation (article 1 de la loi 962 de 1967). La Cour internationale de justice avait déjà jugé plausible le risque de génocide à Gaza en janvier 2024 et avait intimé à Israël de lever tous les obstacles à l’entrée de l’aide humanitaire ; de nombreux experts ont désormais conclu qu’Israël commet un génocide, mais pour le parquet de Pise, cette hypothèse de crime ne mérite pas d’être approfondie.

Le parquet lui-même a manifestement estimé pouvoir exclure également la commission d’infractions « communes » qui, selon les informations et les faits révélés, auraient pu être envisagées : l’homicide volontaire ou involontaire ; la torture, en supposant que la victime ait été contrainte de subir des souffrances physiques et psychiques alors qu’elle se trouvait certainement dans un état de défense réduite, à la merci des bombes, sans nourriture ni médicaments. Enfin, la mort comme conséquence d’un autre crime. Il s’agit de crimes sur lesquels les autorités italiennes auraient eu pleine compétence, même s’ils résultent d’actes commis à l’étranger : Marah est décédée en Italie et, conformément à l’article 6 du code pénal, cela suffit pour considérer que le crime a été commis sur le territoire italien.

La déclaration de la procureure Camelio rapportée par la presse doit être évaluée dans le contexte de la Constitution et du code de procédure pénale. Pour que l’enquête puisse commencer, il n’est pas nécessaire que le procureur identifie un délit avant d’avoir effectué tout acte d’enquête. Ce qui doit ressortir, c’est une information relative à un délit, c’est-à-dire « la représentation d’un fait, déterminé et non invraisemblable, pouvant être rattaché à une infraction pénale » (article 335 du code de procédure pénale). Comme nous l’avons vu, ces éléments ne manquent pas. Et les éléments qui fondent une hypothèse concrète d’infraction ne manquent pas non plus. Les médecins italiens ont nié l’existence de la leucémie qui aurait été diagnostiquée ailleurs. Nous savons de la bouche même des professionnels de santé que le décès est survenu à la suite d’un « grave dépérissement organique », intuitivement attribuable à la malnutrition.

Nous savons que dans la bande de Gaza, l’entrée et la distribution de nourriture dans des conditions de sécurité sont interdites. Il s’agit là d’éléments factuels qui révèlent que la mort de Marah est très probablement imputable à des comportements d’autres personnes et non à des pathologies indépendantes de celles-ci, ce qui ne peut que justifier la nécessité d’une enquête.

L’obligation de poursuivre ne prétend pas qu’un délit soit diagnostiqué avec certitude au moment où il est signalé. Ce principe constitutionnel exige plutôt que les enquêtes nécessaires soient menées afin de déterminer si les indices qui fondent l’hypothèse d’un délit peuvent aboutir à sa constatation à l’issue d’un procès. La procureure aurait dû procéder à l’audition des médecins qui ont soigné la victime, de ses parents, à l’acquisition du diagnostic établi ailleurs et de tous les éléments nécessaires pour faire la lumière sur le comportement et ses responsables ; mais avant tout, l’autopsie, qui aurait pu attester la ou les causes du décès. La présence même d’autres maladies non diagnostiquées n’exclut pas l’infraction, car la maladie aurait pu provoquer la mort, telle qu’elle s’est produite, uniquement en présence de conditions, créées par d’autres, de malnutrition et d’absence de soins.

dimanche 24 août 2025

Du « sacré » au viol

Sabrina El Faiz, lebrief.ma, 22/8/2025

Maintenant, on peut clairement dire qu’on aura tout vu ! Quand on pense qu’on ne peut pas tomber plus bas, la société marocaine nous prouve le contraire. Alors voilà, un adolescent de 13 ans, orphelin de père, avec une maman en souffrance psychique, qui se retrouve pris dans l’un des pires dessins que l’imagination humaine puisse tramer. Trois jours avant la fin du Moussem Moulay Abdallah Amghar, une perverse cohorte (plus d’une dizaine d’individus) l’embarque dans un cauchemar que nous ne pensions possible que hors de nos frontières musulmanes. Substances toxiques, somnifères, puis… viol collectif !

Mais où sommes-nous ? La victime a été tellement affaiblie, qu’il lui aura fallu une évacuation sanitaire vers Marrakech et un suivi médical et psychologique.

Le procureur général d’El Jadida a sorti le marteau. Cinq suspects en garde à vue, les autres ont été identifiés. C’est un minimum ! On ne se contentera pas d’une litote pour ce crime odieux. Les réparations matérielles seront, bien évidemment, insuffisantes ! Ils lui ont volé son enfance, son innocence, sa vie ! Outre une enquête rigoureuse, un accompagnement digne pour la victime, le peuple veut des coupables ! Lynchage public ou privé, peu importe, du moment qu’ils font office d’exemple ! Nous ne nous satisferons pas d’une dizaine d’années comme à l’accoutumée ! Il faut des mesures fortes pour protéger nos mineurs !

Mais c’est ahurissant tout de même jusqu’où peut aller la perversion des gens. Un événement censé rassembler dans la spiritualité et la tradition devient le décor d’un crime insoutenable. Le Moussem, n’était-il pas censé être empreint de piété ? Même cette identité culturelle, vous l’aurez sali ! La ligne éditoriale de ce journal respectable ne nous permet pas de vous traiter des noms que vous méritez, bande d’e*** ! Vous devriez avoir honte, et si ce n’est pas le cas, comptez sur la mémoire collective pour vous le rappeler autant de fois que nécessaire !

mercredi 13 août 2025

L’Espagne s’apprête à déclassifier des milliers de documents secrets sur le Sahara occidental et la Marche verte

ECSAHARAUI, 3/8/2025
Traduit par SOLIDMAR

Madrid (ECS).- Le gouvernement de Madrid entend déclassifier des milliers de documents classifiés antérieurs à 1982, notamment des documents relatifs au retrait soudain du Sahara occidental, à la Marche verte et à la diplomatie secrète pendant la transition démocratique. Ce secret d’État classifié pendant de nombreuses années suscite un intérêt bien au-delà des frontières espagnoles. 

Selon un article publié dans le journal El País le 28 juillet, le gouvernement de Pedro Sánchez est sur le point d’adopter une loi qui représente un changement historique dans la gestion des secrets d’État. Le projet de réforme, qui remplacera la Loi de 1968 sur les secrets officiels héritée du régime franquiste, propose la déclassification immédiate de tous les documents classifiés datant de plus de 45 ans, sauf dans les cas où cela présenterait un risque exceptionnel pour la sécurité nationale. Le journal explique que « le processus de déclassification concernera tous les documents antérieurs à 1982 ».

Derrière cette initiative démocratique se cache une partie importante de l’histoire de la diplomatie espagnole qui pourrait être récupérée. Les chercheurs espagnols attendent ce moment depuis des décennies, tandis que leurs voisins du sud, le Sahara occidental et le Maroc, l’observent avec beaucoup d’enthousiasme. Les documents en question comprennent ceux liés à la fin de la présence espagnole au Sahara occidental, à la Marche verte du 6 novembre 1975 et à la politique secrète de l’Espagne envers le Maroc pendant la transition politique.

Le journal souligne que « parmi ces documents figurent des détails sur le processus qui a conduit au retrait précipité du Sahara occidental en 1975, alors que Franco était sur son lit de mort ». Ce retrait a eu lieu dans un contexte régional très tendu et a souvent été décrit comme improvisé et mené dans des circonstances mystérieuses. Pour le Maroc, tout document attestant la nature des engagements de l’Espagne à l’époque ou indiquant une reconnaissance implicite de la souveraineté marocaine sur le territoire aurait une grande valeur diplomatique et symbolique. Dans le cas contraire, cela constituerait une grave crise diplomatique entre Rabat et Madrid.

Cependant, l’accès à ces archives n’est pas garanti. Le ministre de la Présidence du gouvernement, Félix Bolaños, a averti que la quantité de documents en question est « énorme » (ingente) et que le processus de déclassification « ne sera pas immédiat », mais « progressif, en donnant la priorité aux documents liés aux violations des droits humains ».

À cela s’ajoutent des difficultés matérielles, car « les documents doivent être identifiés, organisés, classés et indexés avec précision » avant d’être transférés à la commission d’archives compétente, puis déposés dans les archives publiques. En d’autres termes, il ne suffit pas que les documents existent et soient déclassifiés, ils doivent également être physiquement accessibles.

La disparité éventuelle de la documentation aura des conséquences politiques, car elle permet à l’État espagnol de maintenir une sorte d’« amnésie stratégique », tout en limitant le droit à la vérité des communautés concernées, en particulier le peuple sahraoui.

Au Maroc, plusieurs médias proches du régime ont suivi cette évolution avec un mélange d’espoir prudent et de vigilance. L’ouverture des archives pourrait révéler les secrets de la Marche verte ou les détails cachés de l’accord tripartite de Madrid. Elle pourrait également confirmer des éléments qui sont restés longtemps cachés, tels que des concessions implicites, la médiation usaméricaine ou les doutes de la haute hiérarchie militaire espagnole.

Pour la démocratie espagnole, le défi est double : premièrement, rendre ces archives fonctionnelles et réellement accessibles, plutôt que simplement déclassifiées sur papier ; deuxièmement, assumer la responsabilité de leur contenu. Comme le souligne El País, « les chercheurs ne peuvent exiger ce qu’ils ne connaissent pas ». Le défi ne se limite donc pas à l’ouverture des dossiers ; il exige également la création d’un catalogue public rigoureux et consultable, sans lequel la transparence restera un mirage.

mardi 12 août 2025

À Tiznit, dans le sud du Maroc, la hausse des refoulements de migrants inquiète les associations

 Romain Philips Rana AldiabInfoMigrants, 7/8/2025                                                                                                       Un camp de migrants à Tiznit au sud du Maroc. Crédit : DR
Un camp de migrants à Tiznit au sud du Maroc. Crédit : DR

Ces derniers mois, les associations humanitaires de Tiznit, dans le sud du Maroc, observent une hausse des expulsions et s’inquiètent de la situation dans cette ville dépourvue de structures d’accueil.

C’est un ballet régulier et de plus en plus intense que décrit Roméo Nyamsi, de l’antenne de Tiznit d’Alarme Phone Sahara. Il arpente quotidiennement les rues de Tiznit, ville de 90 000 habitants dans le sud du Maroc, et constate depuis ces six derniers mois "des expulsions de plus en plus fréquentes". "Les bus arrivent tous les 2-3 jours et laissent environ 50 à 70 migrants", raconte-t-il à InfoMigrants.

Déposés à chaque fois dans des endroits différents de la ville située à une centaine de kilomètres d'Agadir et quelque 700 km de Rabat, à l’abri des regards, ces migrants - principalement des Soudanais, Guinéens, Camerounais et Ivoiriens - sont refoulés après avoir été arrêtés dans le nord du pays.

"La plupart vivent de la mendicité"

Une fois envoyés à Tiznit, les migrants "font comme ils peuvent". "Ils se débrouillent. La plupart vivent de la mendicité", ajoute-t-il, regrettant l’absence de centre d’accueil "pour les accueillir, les intégrer ou les aider".

Auparavant, un camp existait dans la ville, mais, en mars dernier, un incendie - tuant deux personnes - a ravagé ce lieu de vie. Depuis, "on essaie de trouver un autre endroit pour que les gens puissent au moins se reposer mais on n’a pas trouvé. C’est compliqué d’obtenir cela", raconte le référent d’Alarme Phone Sahara.

"Ils mendient en groupes dispersés près des feux de circulation. Certains dorment en plein air sur l’un des ronds-points de Tiznit", confirme El Madani Dahbi, responsable de la section locale de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) à InfoMigrants.

La population migrante de la ville, qui peine à se procurer eau et nourriture en quantité suffisante, vit donc "grâce à la solidarité des habitants". Tiznit "représente un cas emblématique de ville moyenne où les acteurs locaux se voient déléguer de facto la gestion de l’accueil des migrants dispersés depuis 2015 par l’État marocain", rapportait déjà un rapport de l’institut Convergences migrations en 2021.

"L’arrêt de toute forme d’expulsions arbitraires"

La situation actuelle de Tiznit commence en tout cas à inquiéter les associations de défense des droits humains. Début août, l’Association marocaine des droits de l’Homme a indiqué dans un communiqué suivre "avec une grande inquiétude" les expulsions de migrants d'Afrique subsaharienne "en l'absence des conditions minimales d'hébergement et de prises en charge sanitaire et psychologique".

Elle regrette des expulsions "sans aucune considération pour les droits de l'homme ni planification pour préserver la dignité des déportés et garantir le respect des droits fondamentaux", sans toutefois pouvoir les chiffrer. "C’est difficile de savoir les chiffres exacts des expulsions qui se sont intensifiées ces derniers mois car les migrants sont déposés très tôt le matin, secrètement, et très peu de personnes restent", ajoute El Madani Dahbi.

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Certains deviennent marchands ambulants, arrivent à se faire employer au marché, comme assistants d’artisans ou dans des fermes, rapportent les humanitaires interrogés, "mais une fois l'argent récolté, ils repartent pour le nord du Maroc, espérant traverser la mer pour rejoindre l'Europe". Depuis les côtes du nord, ils tentent d'atteindre le sud de l'Espagne, tandis qu'à l'ouest les exilés essayent de rallier l'archipel des Canaries.

Mais ces routes sont de plus en plus contrôlées par les autorités marocaines. Depuis le réchauffement des relations diplomatiques entre Rabat et Madrid en 2022, le Maroc a fait de la lutte contre l'immigration irrégulière une de ses priorités. Selon le ministère de l'Intérieur marocain, près de 80 000 migrants ont été empêchés de rejoindre l'Union européenne depuis le Maroc au cours de l'année 2024. En 2023, ce sont 87 000 migrants qui ont été interpellés sur la route vers l’Europe et encore 70 000 l’année précédente. Et la majorité de ces personnes sont originaires d’Afrique subsaharienne.

L’AMDH réclame donc "l’arrêt de toute forme d’expulsions arbitraires" et la mise en place d’un "plan humanitaire global" car le Maroc reste un pays de transit pour des milliers de migrants désireux de rejoindre l'Union européenne (UE). 

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